L’Avare, ou le Bal des Maudits : un nouveau succès de la Compagnie des Odyssées

Une douzaine de coups d’une vieille horloge résonnent lugubrement sur la scène du Pari après l’extinction totale des lumières de la salle. Ils suivent ceux, au nombre de trois, frappés depuis les coulisses pour réclamer l’attention des spectateurs qui interrompent soudainement leurs conversations et fixent alors leur regard sur les planches. Seul, dominant la salle de sa hauteur, flotte un ancien et pâle cadran d’horloge, d’où proviennent ces sons sinistres. L’assemblée fait silence, et la pièce commence.

En ce soir du 5 novembre, la Compagnie des Odyssées présentait enfin l’avant-première de son nouveau projet théâtral, après une ultime répétition publique. Cette version revisitée du célèbre Avare de Molière a brillé auprès des spectateurs par l’originalité de sa mise en scène et l’excellent jeu des comédiens. Des qualités qui ont tout de même demandé des mois de travail pour la troupe, mais lui ont permis de faire de cette représentation une véritable réussite.

© Jean-Jacques Garcès
© Jean-Jacques Garcès

« Il est écrit, dans le texte, de manière assez cohérente, que tout est assez cruel, qu’il est toujours question de malédiction. »

– Frédéric Garcès, metteur en scène et comédien dans l’Avare, ou le Bal des Maudits

Un parti pris de mise en scène original

Le travail sur la pièce est remarquable : outre le personnage d’Harpagon, vieillard veuf et acariâtre présenté sous le masque d’un être des plus cruels, chacun des personnages possède une personnalité propre. Ainsi, malgré le fond mystérieux et inquiétant de la pièce, on rit beaucoup de la Flèche, valet maladroit de Cléante, lorsqu’il se fait malmener par ses maîtres, dans une douloureuse posture continuellement accroupie qui lui donne un comique de gestes hilarant ; ou lors des apparitions de l’entremetteuse Frosine, incarnée par un des collaborateurs réguliers du metteur en scène, dont l’attitude très détachée, malgré son dévouement aux autres personnages, lui donne un caractère sympathique et amusant.

Cléante et Élise touchent et font rire par leur complicité, tant au début de la pièce, lorsqu’ils s’avouent leur amour pour Marianne et Valère, qu’après l’apparition de leur avare de père, qui les surprend à rire derrière son siège poussiéreux. Quant à Valère, dont la présence en scène est moins régulière, son argumentation caressant Harpagon dans le sens du poil n’est pas burlesque seulement par le texte de Molière, mais aussi par un intéressant jeu d’acteur, qui contrebalance gaiement celui de son maître. Enfin, la manière d’être parfois assez éthérée, sentimentale, de Marianne, et son côté petite fille, réussissent à en faire un personnage unique, qui s’inscrit fort bien dans l’économie de la pièce, bien que ce ne soit pas le personnage le plus marquant,.

© Jean-Jacques Garcès
© Jean-Jacques Garcès

Le terrifiant noyau dur de la pièce

Les moments de tension, lorsque Harpagon est présent en scène, sont comiquement ponctués d’éclairs et d’une musique dramatique qui rappelle un film d’horreur en noir et blanc, offrant ainsi une image presque photographique de l’instant, les personnages restant alors immobiles quelques secondes durant. Présence autour de laquelle gravite le destin de chacun des personnages, cause unique de leurs malheurs, Harpagon se fait attendre le temps des deux premières scènes, mais ne déçoit pas : en en faisant un personnage véritablement effrayant, Frédéric Garcès prend Molière au pied de la lettre quand, à l’acte II, la Flèche dit qu’il est « de tous les humains l’humain le moins humain, le mortel de tous les mortels le plus dur et le plus serré ».

La caractérisation de cet avare est probablement la plus travaillée. C’est dans son univers qu’on entre, où, le voyant tout régir et surveiller de son regard suspicieux, on assiste à ce Bal des Maudits. L’impressionnante mise en scène du monologue final dans lequel il atteint le paroxysme de la cupidité, met en relief l’espèce de malédiction qui le frappe, ainsi que son entourage. Hurlant au vol de son argent, hagard, perdu, dans la lumière rouge sang de projecteurs lointains, tantôt assis en sueur dans son fauteuil sale, tantôt rampant au sol en s’accablant de « je suis mort, je suis enterré », il se lève alors et, sortant de scène, cherche parmi les spectateurs son « coquin » de voleur. La dernière image qu’il nous offre ensuite est saisissante. Des mains par dizaines le happent à travers la porte installée au centre de la scène et le tirent vers l’extérieur comme s’il basculait dans l’autre monde, maudissant sa famille dans un ultime éclair assourdissant. Judicieusement amputée de l’acte V où tout finissait bien, la pièce se déroule ainsi, jusqu’au bout, dans le monde d’Harpagon où, centre de toutes choses, il clôture le Bal.

© Jean-Jacques Garcès
© Jean-Jacques Garcès

Une réussite totale

La souffrance de ces personnages forts et touchants est ainsi magnifiquement mise en relief, ponctuée de rires, de danses et de valses tristes qui contrastent avec l’effroyable et inhumaine froideur du vieil Harpagon, suivie de la fébrilité pitoyable suscitée par la perte de son or. Par l’amplification des traits de caractère de ce personnage déplaisant et influent mais généralement amusant, la Compagnie des Odyssées a su faire du comique de Molière une pièce émouvante et drôle, mais au fond tragique, et ainsi surprendre ses spectateurs par son innovation.

« C’est « ça passe ou ça casse », mais… il fallait le faire. »

– Frédéric Garcès

Le pari est gagné pour la Compagnie des Odyssées : la pièce est passée, sans casse, et avec un succès plus que mérité, pour le plus grand plaisir des spectateurs du Pari. Il est bon de rappeler la chance qu’ont les élèves de l’atelier théâtre du lycée d’avoir Frédéric Garcès pour animateur et professeur. Signalons enfin que quatre classes de Seconde ont assisté à la représentation mardi 5 et vendredi 8 novembre, ainsi qu’une dizaine d’internes le mardi soir, la dernière ayant eu lieu le 10 novembre. 

Guillaume Bessis

© Jean-Jacques Garcès
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