Le Misanthrope mise en scène de Dana

Des élèves de première du lycée et quelques professeurs ont assisté au Parvis à la représentation du Misanthrope, de Molière mis en scène par Rodolphe Dana. Ils vous livrent leur appréciation de celle-ci.

A travers Le Misanthrope, Molière dépeint les mœurs de son temps et critique les fourbes et les personnes fausses de sa société. Les vers, ciselés à souhait, féroces, sont un miel pour les oreilles, un enchantement pour nos penchants moqueurs. Rodolphe Dana et les membres de son collectif théâtral du Théâtre de Lorient refusent tout classicisme académique et préfèrent éclairer la noirceur burlesque de cette pièce découpée en cinq actes.
La pièce débute par une discussion entre Alceste, interprété par Rodolphe Dana et son meilleur ami, Philinte, interprété par Maxence Tual. Durant cette discussion, Alceste ne comprend pas comment Philinte peut faire preuve de gentillesse et de bienveillance envers des gens néfastes qu’il déteste. En effet, Alceste ne supporte pas l’hypocrisie de la société et ne mâche pas ses mots dans une société oisive et vaniteuse, basée sur les faux-semblants, la médisance et la recherche de pouvoir. Cependant, cet Alceste, à la recherche de sincérité mais aussi hyper-sensible, romantique, drôle, est
amoureux de Célimène, interprétée par Emilie Lafarge, qui est une jeune veuve à la langue « bien pendue ». Effectivement, c’est une femme joueuse, qui profite de ses charmes avec les hommes, qui refuse les contraintes telles que le mariage et qui parle sans filtres aux gens qui l’entourent. Malgré son aversion envers ce type de comportements, Alceste met ses principes de côté pour elle. Pour finir sur les personnages principaux, Arsinoé, interprétée par Katja Hunsinger, est une amie de Célimène et est jalouse de celle-ci. En effet, c’est une femme âgée qui rêve de lui voler l’amour d’Alceste et qui met tout en œuvre pour que les manigances amoureuses de Célimène soient mises sous les yeux d’Alceste.
La pièce est interprétée par Julien Chavrial, Rodolphe Dana, Katja Hunsinger, Emilie Lafarge, Marie-Hélène Roig, Antoine Sastre et Maxence Tual qui s’expriment en costumes de bouffons de manière à souligner le comique de la pièce dans laquelle les comédiens prennent plaisir à être décalés et à faire les pitres. Ces pitreries effacent d’ailleurs le côté tragique de l’amour impossible entre Alceste et Célimène. La pièce est aussi rythmée par des chansons à la guitare électrique, des jeux de lumière à la lampe torche mais aussi par des passages de comédiens dans le public. C’est une mise en scène « rock» et « décalée » du Misanthrope que nous offre Rodolphe Dana, d’où l’appellation : Le Misanth-rock.

Marie Boniface

J’ai apprécié cette pièce qui était, à mon goût, plaisante à écouter et à voir. La diction des acteurs était très bonne et claire. La mise en scène était simple mais efficace, malgré un anachronisme peu convaincant (la guitare électrique et le chant n’étaient peut-être pas nécessaires). De plus, le moment où les acteurs se dénudent était assez ridicule : je ne pense pas que cela était l’intention d’origine de Molière. L’ambiance était tout de même sympathique, l’ouverture de la pièce notamment était assez originale et nous ne nous sommes pas ennuyés. 
                                                                                                                                                                      Matthias Laffonta

Un Misanthrope qui fait le pari de la puérilité et de la sénilité
Alors que le public finit de s’installer, surgit un énergumène, portant couche-culotte, gilet (jaune !) et cadenettes multicolores. Ses bonds le portent vers un spectateur de l’orchestre qu’il serre dans ses bras velus, coiffe de sa perruque douteuse et apostrophe de ces quelques mots : « Ben, j’croyais qu’y avait que des retraités et des scolaires qui assistaient à ce spectacle, ça fait plaisir de vous voir ». Gros rires.
Le programme (officiel) stipulait que l’ouverture était pour Rodolphe Dana tout un symbole : un symbole vivant, donc, qui se révèlera être l’ami d’Alceste, le sage Philinte. Le ton est donné.
En destinant sa création aux djeuns et aux vioques, Rodolphe Dana devait miser sur leur puérilité, leur sénilité, les deux probablement. Il oubliait qu’il aurait à compter avec un public exigeant, averti (car les classiques encombrent encore les pupitres des élèves), désireux de goûter ce comique de la plaisanterie qu’appréciait en son temps la société galante.
Philinte en clown, un contresens majeur Le Philinte de Molière hérite de cette « sagesse gaie et civile » que prône Montaigne dans les Essais et tente d’atténuer, par ses propos conciliants, l’impétuosité de l’atrabilaire amoureux. Le Philinte de Dana gesticule, coupe la parole, estropie les alexandrins et, quand il est en veine, fait des pompes. Or l’extravagance d’Alceste n’est perceptible que dans le contraste qui se crée avec le raisonnable Philinte. Alceste fait rire de ses excès parce que son ami incarne cette morale médiane, aristotélicienne, à partir de laquelle se définissent les ridicules. Sa sobriété a donc une fonction éthique, esthétique mais aussi, dramaturgique. Autrement dit, les imprécations d’Alceste-Dana (dont la diction et la présence scénique sont, au demeurant, appréciables) sont inaudibles dans cette hystérie collective et sa singularité absente. On y perd le sens et les effets de la comédie. Philinte en clown : un contresens majeur…
Civilité, bon goût et Misanth-rock
La civilité a en effet valeur de norme dans l’œuvre et dans la société de Molière. Elle a pour corollaire le bon goût. Misanth-rock, titrait, content, le programme susdit : Oronte slame son sonnet, armé d’une guitare synthétique, Queen électrise la scène, Célimène hurle. Elle se dévêt, aussi, pour soutenir l’ardeur de ses fans. Les petits marquis bombent le torse (Dieu qu’il est flasque) dans un hammam, gesticulent, encore. Les bouffonneries s’enchaînent. Le public s’esclaffe. Ou pas.
Rire avec Molière, ricaner avec Dana 
Or ce rire bruyant, exogène, recouvre tout, de l’ambiguïté de cette comédie qui se dénoue sans résoudre les contradiction intimes des personnages jusqu’aux jolies jambes de Célimène. J’aurais souhaité rire et m’émouvoir avec Molière plutôt que ricaner avec Dana.

Clotilde Lancrenon