Le Triomphe de l’amour

Des élèves de première du lycée et quelques professeurs ont assisté au Parvis à la représentation du Triomphe de l’amour, de Marivaux et mis en scène par Denis Podalydès. Ils vous livrent leur appréciation de celle-ci.

L’histoire est celle de Léonide, jeune princesse de Sparte. Sous un habit d’homme et le nom de Phocion, elle entreprend de séduire tour à tour le vieux philosophe Hermocrate, sa sœur Léontine et le jeune Prince Agis. Hermocrate a organisé chez lui une petite société selon ses principes. On jardine, on fait de la musique, on lit, on boit et mange, mais on n’aime point. L’utopie tient à ce renoncement. L’harmonie règne au prix d’une mutilation qui préserve tout le monde des dangers de l’amour. La princesse Léonide arrive innocemment. Elle non plus ne connaît pas l’amour. Prise au jeu, inconsciente de l’incendie qu’elle propage dans le jardin philosophique, elle mène simultanément trois conquêtes amoureuses avec autant de virtuosité que d’ingénuité. Hermocrate, sa sœur Léontine et le Prince Agis succombent, non parce qu’ils ont affaire à une femme diabolique, mais à l’Ange, à l’Amour en personne, qu’ils avaient cru chasser du jardin.

N’ayant jamais lu la pièce ni un seul résumé sur l’histoire de cette représentation théâtrale, il y a eu une confusion pour moi au début, puisque je ne comprenais pas l’objectif de Léonide déguisée en
homme à son arrivée dans la demeure du philosophe Hermocrate. Puis l’histoire fut plus claire au fur et à mesure que se déroulait la pièce.

J’ai été agréablement surprise des pointes d’humour qu’il y avait à travers le valet et son fort accent ainsi que le jeu d’acteur du jardinier. Le décor et la mise en scène m’ont particulièrement touchée par leur splendeur, leur réalisme et leur évidence.

La stratégie, fondée sur le mensonge dont use Léonide, me surprit aussi puisqu’elle trompe les trois personnages par de simples paroles : elle parvient à se faire aimer alors qu’ils avaient banni l’amour de leur vie. Je peux en conclure que cette pièce de théâtre m’a plu. Dorénavant, lors des prochaines représentations théâtrales, je m’informerai davantage afin de mieux comprendre la pièce et de ne pas me retrouver
perdue comme ce qui m’est arrivé avec celle-ci.

Zoé Audoubert

Amer savoir, celui qu’on tire du Triomphe

Le tableau sur lequel se ferme la comédie revêt de sombres couleurs. Restauré dans son rôle de prince, sur le point de s’unir à sa cousine Léonide, Agis quitte la scène. Or sa jeune amante l’enveloppe d’un
manteau noir comme si elle dressait un catafalque.
Memento mori. Le triomphe porte les atours du deuil. Derrière les jeunes gens favorisés par le sort, les laissés pour compte, Hermocrate, le philosophe vieillissant, Léontine, la femme mûre, pleurent leur
rêve de mariage et leur sagesse à jamais enfuie. Ils ont cru à la rhétorique artificieuse du jeune Phocion, ils ont cédé aux sirènes enchanteresses de l’amour alors même qu’ils pensaient s’en prémunir par leur retraite. Amer savoir, celui qu’on tire du Triomphe…

La mise en scène de Podalydès, un écrin pour un conte cruel

La mise en scène de Denis Podalydès sert d’écrin à ce conte cruel où la parole théâtrale affriole, tourmente, affole et exécute. « Au reste, vous n’êtes point à plaindre, Hermocrate, je vous laisse votre cœur entre les mains de votre raison. Pour vous, Léontine, mon sexe doit avoir déjà dissipé tous les
sentiments que vous avaient inspirés mon artifice ».  La sentence finale prononcée par Phocion allie persiflage et lucidité : elle est implacable.
Phocion-Léonide, sanglé dans une redingote rouge-sang tient peut-être du peintre David, le Conventionnel, sa juvénile cruauté. Il (elle) a, du Petit-Prince, le vêtement aussi, la toison jaune et la candide perspicacité. L’élégance et la sobriété des costumes signés par Christian Lacroix révèlent
l’être au spectateur étonné, au personnage ignorant de lui-même: Léontine, avec sa robe à paniers et ses rubans roses, n’est pas une vierge sage mais un cœur romanesque qui rêve de fuite à l’anglaise.
Le décor agreste restitue avec raffinement l’Arcadie de convention dans laquelle Marivaux situe sa comédie. Il y a des fêtes galantes de Watteau dans cette succession de tableaux où se signalent la grâce, la finesse et le dynamisme. Les intermèdes musicaux, dans lesquels le violoncelle de Christophe Coin fait entendre sa gravité, accompagnent le désir tremblant des protagonistes. Les acteurs sont au diapason : ils jouent juste. Ils jouent vif, ils jouent dur et la drôlerie des domestiques (il faut saluer la performance extraordinaire du jardinier Dimas, Dominique Parent) introduit une note de franche gaieté dans un univers qui pourrait devenir angoissant.

Je veux croire que ceux qui l’ont trouvée si bonne se trompent peut-être

Le dramaturge avait fait précéder sa pièce d’un avertissement de Normand: « Je veux croire que ceux qui l’ont trouvée si bonne se trompent peut-être ; et assurément c’est être bien modeste ; d’autant plus qu’il s’en faut beaucoup que je la trouve mauvaise ; mais je crois aussi que ceux qui la désapprouvent, peuvent avoir tort ».
Le spectateur aura donc été trompé, avec bonheur, par la mise en scène éblouissante de Podalydès et son jugement sera sans équivoque, n’en déplaise à Marivaux…

Clotilde Lancrenon