Les Démons

Des élèves de première du lycée et quelques professeurs ont assisté au Parvis à la représentation des Démons, création de Sylvain Creuzevault d’après l’oeuvre de Dostoïevsky. Ils vous livrent leur appréciation de celle-ci.

Côté lycéens

Les Démons est un roman de Dostoïevski dont Albert Camus fit une pièce de théâtre. Le roman est ici adapté par Sylvain Creuzevault.
Le roman nous plonge dans l’histoire politique et intellectuelle de la Russie au 19ème siècle et «fouille les tripes et les âmes de personnages». Les acteurs se sont appropriés le texte de façon à ce que l’on soit plongé dans une lecture contemporaine du roman.
Le «je» du narrateur s’efface et laisse place au «nous» des acteurs qui ouvrent la représentation en s’adressant directement au public ; pour mettre ce dernier dans un bon état d’esprit ils organisent une distribution de champagne.
Cette adaptation peu réussie ne passe pas la barrière de la réflexion et reste centrée sur l’univers matériel et la mise en scène. Les scènes collectives, la constante manipulation du décor ainsi que les bruits et lumières vives font que la pièce est un véritable capharnaüm qui suscite l’incompréhension des spectateurs.
Certains passages sont lourds et traînent en longueur : cela nous montre la difficulté de la lecture de l’œuvre.

Solène Crépeau


Côté professeurs

C’était une pièce longue et difficile à suivre comme beaucoup de textes Russes. Cependant, elle m’a laissé une impression favorable et j’ai surtout aimé le rythme de la mise en scène, vive et dynamique.
L’adaptation du roman de Dostoïevski était un défi que Creuzevault a relevé, ce me semble, avec brio. L’histoire assez confuse et prolifique a été adaptée de manière variée et assez proche du texte. La pièce foisonnait d’éléments de mise en scène divers, du burlesque avec un prêtre qui actionnait des cloches muettes, une présentation directe des personnages, du public sur la scène, des acteurs dénudés, un accouchement simulé. Tous ces éléments ont bien sûr été déjà vus dans d’autres mises en scène, mais ici ils s’enchaînaient de manière vivante et proposaient une scénographie adaptée au texte que je n’ai trouvé ni démagogique, ni facile.
De plus, ce qui traversait la pièce, c’était le débat entre l’athéisme et la foi orthodoxe. Des provocations contre les croyances chrétiennes pouvaient sembler ne pas respecter le texte, cependant certaines scènes du roman ont été censurées pour cause de blasphème. A chaque époque sa sensibilité.
Quant au public, la mise en scène cherchait à le frapper, et même le choquer. On retrouve là un théâtre de la cruauté où la trivialité des scènes emmène le spectateur à réagir et à faire vivre longtemps après la représentation les scènes choquantes.
C’était donc une adaptation et une mise en scène que j’ai trouvées à la fois intéressantes et prenantes.

Martine Betbèze, professeur de lettres modernes

Le Démon de Creuzevault : démon du transgressisme ?
« C’était nul », dit un élève à l’issue de la représentation. Remarque sanctionnée aussitôt d’une autocritique : « Je sais qu’on ne peut pas dire ça ; ma prof de troisième m’avait eng… – tancé, bien sûr – parce qu’elle nous avait emmenés au théâtre et que j’avais trouvé ça nul. »
Je ne dirai donc pas que c’était nul mais navrant, pénible.
On nous avait vendu – bon marché, il est vrai, et nous remercions sincèrement le Parvis pour son aimable partenariat- Les Démons de Dostoïevski. Nous avons assisté à une création théâtrale de Sylvain Creuzevault.
Les démons de Dostoïevski ? Démons de l’idéologie, du narcissisme, de la superstition, de la débauche, du crime ; le Malin dans tous ses états. Les personnages de la Russie provinciale des années 1860 sur laquelle souffle le vent du progressisme en sont autant d’allégories. Le roman livre donc une formidable étude de l’être humain, une anatomie de l’âme russe, toute en délicatesse, fureur, ironie et clairvoyance.
Les démons de Creuzevault ? Ils procèdent d’une idée résolument novatrice : faire des révolutionnaires d’hier les transgressistes du moment. Selon la recette, éprouvée, de la sainte et juste colère : effluves de cannabis – thérapeutique-, ecclésiastiques en slip kangourou ou string ficelle, scène pavoisée de « Nique la Vierge » et autres aménités. Les mots sont lancés comme des bombes : Civitas, intifada. Une femme aux seins nus volette. Le spectateur est pris sous un déluge d’obscénités et d’invectives au point qu’il ne sait plus à quel saint se vouer.
Une esthétique, donc, franchement contestataire. Et une contestation des plus académiques. Mais le sens, c’est quoi, comme on dit élégamment sur France Info ?
Je n’ai pas la réponse à cette question. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir pratiqué – sommée en cela par les acteurs – la distanciation brechtienne. Mais quatre heures de représentation – et une seule pause pipi – en ont fait surgir d’autres. Ma première : la transgression est-elle un impératif catégorique ? Ma seconde : à partir du moment où on transgresse, peu ou prou, dans toutes les mises en scènes actuelles – acteur en tenue d’Adam, spectateur sur scène, théâtre politiquement engagé dans le camp du bien, burlesque radical , la transgression est-elle autre chose qu’un conformisme absolu ?
Alors je reste avec mes questions. Et, en plus d’être une bonne spectatrice, une vraie Brechtienne, je serai une bonne lectrice. Je vais m’emparer du pavé dostoïevskien et partir à la recherche des Démons, faute de les avoir rencontrés au Parvis.

Clotilde Lancrenon, professeur de lettres classiques