Misère et confinement

De confini ¹

Le défi est de taille. Le virus nous contraint à vivre ce que Pascal jugeait impossible : « misère de l’homme sans Dieu », incapable de « demeurer en repos dans une chambre ». À observer toutes les stratégies mises en œuvre pour éviter de se retrouver prisonnier entre quatre murs (et il y a au moins là de quoi admirer notre ingéniosité, entre fausses attestations, recherche désespérée de personnes âgées, animaux domestiques ou enfants à visiter ou promener), il faut reconnaître qu’il a sans doute raison.

Pourtant, il semblerait que nous ayons anticipé notre propre faiblesse si l’on observe l’acharnement avec lequel, depuis quelques décennies, nous avons fait rentrer chez nous, jusque dans l’intimité de notre chambre, le monde entier. Signe préoccupant d’une confusion entre solitude et isolement. La fréquentation accrue des réseaux sociaux est un appel de détresse pour fuir ce que nous sommes. Tel le Robinson de Tournier craignant de sombrer dans la folie (qui lui certes était dehors, mais bien seul), nous nous lamentons : « le rempart le plus sûr, c’est notre frère notre ami ou notre ennemi, mais quelqu’un, grands dieux, quelqu’un ! »

Le confinement n’aurait-il pas justement pour vertu de nous rapprocher enfin de ce frère, de ce noyau familial qu’en temps de « paix » nous prétendons essentiel ? Il semble au contraire que cette promiscuité soudaine (pour ceux qui en auraient la chance) dérange, étouffe, et qu’elle transforme le frère ou l’ami en ennemi, et la paix du ménage en guerre intestine.

Ce qui est donc éminemment pascalien dans cette situation inédite, c’est bien l’urgence de se divertir. On aurait pu croire que cette pause imposée dans le rythme effréné de nos vies nous aurait assagis, rassemblés en nous-mêmes dans une méditation apaisante, transformés en ce « promontoire, sur lequel sans cesse se brisent les vagues » qu’évoque Marc-Aurèle. Mais qui, comme le dit Pascal, ayant « assez de bien  pour vivre », sait « demeurer chez soi avec plaisir »? Pourquoi détestons-nous le dimanche, sinon parce qu’il nous rend plus difficile la distraction ? Or nous vivons là un bien trop long dimanche. D’ordinaire, nous nous agitons stérilement dans l’espoir de gagner le repos (cet « instinct secret qui reste de notre première nature »), et nous fuyons le repos parce que, paradoxalement, il nous in-quiète. Aujourd’hui ce cycle est rompu : nous sommes condamnés à rester avec nous-mêmes, guettés par l’oisiveté. Nous sommes de grands enfants mis à l’épreuve du conseil si sage que nous donnons aux nôtres : il serait bon de s’ennuyer.

Fort heureusement, et n’en déplaise aux pourfendeurs du système qui cherchent à lire dans ce fléau (divin ?) l’occasion de nous repentir et de nous convertir, si nous ne pouvons aller au monde, le monde vient à nous. Les sociétés de consommation ne sont pas des sociétés du désir mais du plaisir. Elles sont régressives puisqu’en supprimant l’attente et la frustration, elles ne font qu’alimenter nos addictions : reclus, enfermés, nous consommons encore. La demande est là et l’offre y répond. Alors nous reprenons à notre compte, pour lui donner un (non ?) sens nouveau, la Roue de bicyclette de Duchamp, fixée sur son tabouret. Perpetuum mobile. Nous réinventons, pour les plus « atteints » d’entre nous (et vous n’ignorez pas que j’en fais partie), le mouvement infini mais sur place : courir, rouler, sauter, suer, entre hamster infatigable et Sisyphe moderne sur les pentes d’une montagne virtuelle.

« Zwift, l’application pour rouler dedans comme si on était dehors » © Jean-Christophe Holzerny

Car s’arrêter, c’est un peu mourir ou, ce qui revient sensiblement au même, se confronter à notre condition humaine (et non plus sociale) dont ce virus nous rappelle effroyablement qu’elle est égale pour tous. Écoutons donc Montaigne qui rejoint Pascal en une vision plus optimiste (tout le monde ne peut pas avoir la foi) : « philosopher c’est apprendre à mourir », à condition que cette pensée nous conduise à la « perfection absolue et quasi divine de savoir jouir de son être ».

¹ De confini = à propos du confinement (en deux mots et non en trois, c’est du latin) …

Référence au « divertissement » de Pascal (Pensées, 136/139)

Jean-Christophe Holzerny