Un Ironman à Hawaï

Jean-Christophe Holzerny, professeur de philiosophie au lycée Théophile-Gautier, a bien voulu répondre à nos questions avant son départ pour l’Ironman d’HawaÏ.

ThéoNet : Qu’est-ce que le triathlon d’Hawaï ?

JCH : Le triathlon consiste à enchaîner natation, vélo et course à pied dans la même épreuve. C’est une discipline qui est née et a grandi dans les années 70, époque où le sport suit l’air du temps et quitte les stades et les structures classiques pour échapper à la mesure et retrouver la notion de défi personnel mais aussi le contact avec la nature et ses éléments (air, terre, eau : sports de glisse, sports aériens, courses nature ou trail).
En 1977, à Oahu un commandant de l’US Navy, John Collins, pour mettre fin au débat visant à savoir qui des cyclistes, des nageurs ou des coureurs à pied étaient les plus grands athlètes, imagine une course combinant les trois épreuves longue distance de l’île :
– La « Waikiki Rough Water Swim » en natation (3,9 kilomètres)
– Le tour de l’île Oahu l’ « Around Oahu Bike Race » en cyclisme (179 kilomètres)
– Le Marathon d’Honolulu : 42,195 kilomètres

Le 18 février 1978 a lieu la première édition : 15 participants au départ, 12 à l’arrivée. À la fin du document contenant le règlement de la course était écrit : « Swim 2.4 miles ! Bike 112 miles ! Run 26.2 miles ! Brag for the rest of your life! » (« Nagez 2,4 Miles ! Roulez 112 miles ! Courez 26,2 miles ! Vantez-vous pour le reste de votre vie ! »).
Le premier de la course est appelé «ironman » (homme de fer) : Gordon Haller, chauffeur de taxi termine en 11h46’58’’.
En 1979, sans véritable communication, 50 participants sont au départ. Puis la presse s’empare du phénomène, la télévision permet de faire connaître ces « dingues », et beaucoup d’athlètes ou curieux commencent à se dire « pourquoi pas moi ? »
La course change d’île en 1981; elle ne se déroulera plus à Honolulu mais à Kona.
En 2016, 91000 triathlètes ont participé à un des 43 Ironman dans le monde pour tenter de décrocher une des 2200 places qualificatives au triathlon d’Hawaï devenu le championnat du monde de la discipline.
Aujourd’hui, le record de l’épreuve est détenu depuis 2017 par l’Allemand Patrick Lange en 8h01’40’’ (soit 48’45’’ pour les 3,8km de natation, 4h28’53’’ pour les 180km de vélo, et 2h39’59’’ pour le marathon). Le record féminin est détenu par la Suissesse Daniela Ryf (établi en 2016, elle termine à la 31è place au scratch !) en 8h46’46’’ (52’50/4h52’26’’/2h56’51’’).

ThéoNet : Pourquoi l’Ironman d’Hawaï est-t-il devenu un mythe ?

JCH : Un mythe, c’est une légende, une fable, la parole originaire autour de laquelle une communauté se rassemble parce qu’elle y trouve son identité et ses valeurs. C’est par elle que tout commence et que tout s’explique. Le triathlon d’Hawaï, lieu de naissance du triathlon, est ainsi devenu la course ultime, le rêve absolu, et une forme d’aboutissement pour tout triathlète.
Tout d’abord, les distances qui composent l’Ironman apparaissent à l’époque, pour le commun des mortels (et même ceux qui le pratiquent !) démentielles. L’épreuve est donc en elle-même irrationnelle et surhumaine. Elle révolutionne le sens du sport parce qu’elle n’est plus une compétition contre les autres mais un défi personnel où la victoire consiste déjà à atteindre l’arrivée en luttant contre les éléments : l’eau, l’air, la terre…et le feu puisque l’île de Kona est volcanique et que la chaleur et l’humidité y sont extrêmes ! Mais c’est aussi la raison de son succès parce que chacun, à son niveau (et avec un peu de préparation quand même !), peut s’y confronter. C’est une quête et une aventure. L’Ironman n’est pas une simple compétition, et l’entraînement qu’il exige dépasse l’aspect purement physique : c’est une démarche intellectuelle (et parfois spirituelle) pour se connaître soi-même, dans une voie plus concrète que celle de Socrate !

ThéoNet : Qui dit mythe dit héros…

JCH : Surtout, un mythe est fait d’images, et l’ironman d’Hawaï doit sa renommée en grande partie aux épisodes tragiques qui ont transformé certains athlètes en véritables héros : souffrances, agonies, rivalités, épopées, tout est réuni pour donner envie d’y participer un jour.

1982 : Julie Moss s’effondre à quelques mètres de la ligne alors qu’elle est en tête ; elle n’abandonne pas mais rampe jusqu’à l’arrivée.

1989 : L’ « Ironwar ». Mark Allen et Dave Scott (6 victoires chacun dans cette épreuve) luttent côte à côte pendant toute la course, jusqu’aux derniers miles.

1997 : « the crawl », l’arrivée douloureuse de Welch et Ingraham

La même année Chris Leigh sera hospitalisé suite à une forte déshydratation ; on lui enlèvera 10cm d’intestin carbonisés.

1999 : Rick Hoyt accomplit l’exploit de terminer l’épreuve avec son fils handicapé qu’il traîne sur un bateau en natation, porte sur son vélo et pousse sur une chaise roulante en course à pied.

2010 : Ironwar 2 : Chris MacCormack (Macca) l’emporte devant Raelert après une bataille acharnée jusqu’au bout du marathon et une poignée de main devenue célèbre. Pourquoi pas moi ?

ThéoNet : Pourquoi vous êtes-vous intéressé au triathlon ?

JCH : Nageur depuis mon plus jeune âge, j‘ai vécu à Nice sur les lieux d’un des triathlons les plus réputés et les plus anciens après celui d’Hawaï. J’ai donc commencé à rêver très tôt. Après un début sur courte distance, j’ai vite compris que je préférais les longues distances et l’effort solitaire (pour philosopher sans doute, diront certains). L’apprentissage a été long et semé d’embûches (blessures et échecs), mais sans entamer mon rêve.

ThéoNet : Hawaï, un rêve qui se réalise ?

JCH : Je savais que la qualification pour l’Ironman d’Hawaï était possible. Il fallait un jour franchir le pas et prendre la décision de rassembler le budget et de m’y consacrer sérieusement (c’est-à-dire, à mon grand âge, en évitant les blessures).
J’ai obtenu ma qualification lors de L’Ironman de Nice le 24 juin dernier (pendant que mes élèves passaient le baccalauréat !) en terminant 48ème sur 3000 participants environ, et 7ème de ma catégorie au terme d’un marathon très long et éprouvant. Il paraît que ce n’est rien à côté de ce qui m’attend à Hawaï, mais je n’irais pas si loin si c’était facile ! « Anything is possible! » comme le dit la devise de l’Ironman.
C’est donc une chance, une opportunité et une expérience uniques. Nul doute que je vivrai intensément chaque minute.

ThéoNet : Un mot pour vos supporters ?

JCH : Je tenais à exprimer mon infinie gratitude au Lycée Théophile Gautier, et en particulier à M. Hellio qui a immédiatement accepté et soutenu mon projet, et qui, avec l’accord tout aussi chaleureux de M. Manac’h, a œuvré pour qu’il se déroule dans les meilleures conditions. Je remercie aussi mes collègues, et bien sûr mes élèves pour leur soutien et leur compréhension.
J’essaierai de porter haut les couleurs du Lycée et les valeurs d’excellence, de travail et de persévérance qu’incarne notre cher établissement.
Et si jamais l’insomnie vous gagne le samedi 13 octobre au soir (7h05 heure locale de Kona), vous pourrez toujours compter les cyclistes et les coureurs sur le site ironmanlive.com, et suivre ma course en instantané dans l’onglet « Athlete tracker »…

L’équipe de TheoNet