Un philosophe triathlète

Nous avons réalisé l’interview de Jean-Christophe Holzerny, 42 ans, professeur de philosophie en classe de terminale et en CPGE EC au Lycée Théophile-Gautier depuis 2011. Nageur de formation et triathlète depuis vingt ans, il s’apprête à faire l’Ironman de Nice le 5 juin prochain. Ce défi a pour but de collecter des fonds pour l’association « A chacun son Everest ». Créée et dirigée par le docteur Christine Janin, elle aide les enfants malades du cancer ainsi que les femmes atteintes du cancer du sein à retrouver une vie normale en leur proposant des défis physiques encadrés et adaptés. Médecin alpiniste, Christine Janin a été la première française au sommet de l’Everest et la première femme au monde à atteindre le pôle Nord. Son but est de montrer aux malades, par les défis physiques qu’elle leur propose, qu’ils peuvent surmonter leur souffrance et leur appréhension et croire à nouveau en une vie normale.

Pourriez-vous nous parler de vous ?

Je suis originaire de Nice. Troisième enfant d’une famille qui en compte quatre, j’étais un gamin assez solitaire. Mes parents ont très vite perçu le plaisir que j’avais à être dans l’eau — ou sous l’eau plus exactement — et m’ont inscrit au club de natation local. A huit ans j’ai été repéré par un entraîneur polonais et dès l’âge de dix ans j’ai très vite fait partie des meilleurs nageurs français. Dès la sixième,  je commençais à nager à 6h le matin, avant les cours, puis j’y retournais le soir. Par la suite et jusqu’en terminale je m’entraînais cinq à six fois par semaine. Le sport est donc devenu très tôt dans ma vie une activité quotidienne et importante.

 

Quelles études avez-vous poursuivies ?

J’ai passé un bac C (ancien bac S) par devoir plus que par vocation. Je l’ai obtenu dans la difficulté et j’ai donc décidé de refaire une année de terminale A1 (ancienne TL) pendant laquelle je me suis épanoui, notamment en philo. J’ai poursuivi mes études en prépa littéraire, (hypokhâgne et khâgne) à Nice puis au Lycée Louis-le-Grand à Paris, et j’ai été admis à l’Ecole Normale Supérieure (Ulm). J’ai ensuite obtenu l’agrégation de philosophie en 1998. Au fil du temps, je me suis aperçu que mon travail scolaire était bien plus productif et efficace lorsqu’il était associé avec mes entraînements, même en classes préparatoires.

Vous n’avez jamais voulu intégrer un sport-études au cours de votre scolarité ou bien devenir professeur d’éducation physique et sportive ?

Si j’avais osé décider seul, j’aurais souhaité ne faire que du sport et consacrer mes études à ce domaine. Mais il n’a jamais été question pour mes parents  — et pour moi non plus en fait — que le sport devienne une priorité sur les études. J’avais le droit d’aller nager et de faire du sport. Ma famille m’a toujours soutenu, s’est impliquée dans mes entraînements et mes compétitions, mais il fallait que les résultats scolaires suivent. Pour moi aussi il était important d’avoir une scolarité « normale ».

C’est donc le professorat de philosophie que vous avez plutôt choisi ?

C’est vrai que le lien entre philosophie et sport n’est pas si évident et que mon profil peut paraître étrange. Je me suis senti longtemps déchiré entre ces deux activités. Quand j’étais à l’ENS, entouré d’intellectuels, je préférais cacher que je faisais du sport et dans le contexte sportif on ne parlait pas études, encore moins philosophie. Dans l’histoire de la pensée d’ailleurs, très peu de philosophes parlent du corps, de l’effort physique, sans doute parce qu’ils défendent ce privilège de l’âme sur le corps qui fait croire à l’homme qu’il est au-dessus de l’animal et qu’il est libre, indépendant de la nature. Le corps est même désigné comme une prison pour l’âme depuis Platon. Seul Nietzsche a abordé ces questions en revalorisant l’importance du corps parce qu’il était très malade et qu’il a vécu dans une souffrance physique permanente. Or selon lui, la santé, paradoxalement, ce n’est pas « le silence des organes », qui est une façon de dire qu’il faut que le corps se fasse oublier. Mais c’est tout le contraire : la « grande santé » ne s’éprouve que dans la confrontation à des expériences extrêmes. D’où le sens de mon défi et surtout mon désir de participer à cette association qui incite les enfants en rémission, certainement accablés et fatigués de lutter contre la maladie, à découvrir une souffrance positive, signe de santé et de vie : c’est une réconciliation avec leur corps.

Quand avez-vous commencé les triathlons longue distance ou les Ironmans ?

Pendant mon enfance, j’ai assisté chaque année au célèbre triathlon international de Nice qui s’est transformé en 2005 en Ironman. J’ai pu y côtoyer Yves Cordier, un des grands triathlètes français originaire lui aussi de Nice ainsi que Mark Allen, triathlète américain, qui a remporté neuf fois le triathlon international de Nice et six fois le championnat du monde d’Hawaï. J’ai fait  mon premier triathlon à 18 ans et, pendant mes années à l’ENS, j’ai été recruté par le Racing Club de France. Durant cette année avec l’équipe élite, je me suis entraîné avec des professionnels et j’ai décroché des contrats… Je ne faisais que des distances courtes : 1,5 km de natation, 40 km de vélo et 10 km de course à pied. J’ai très vite compris que j’étais plus fait pour des épreuves d’endurance, aussi bien physiquement que mentalement. L’idée m’est venue d’aller, pourquoi pas, participer un jour au championnat du monde d’Hawaï, le triathlon longue distance le plus connu de la planète. En 2002, j’ai terminé 17ème sur le triathlon international de Nice et en 2003, j’ai fini 9ème du championnat de France longue distance.

Quels sont vos souvenirs les plus marquants ?

Mon meilleur souvenir est sans doute le half-ironman de Barcelone en 2014. C’était la course quasi parfaite ! Je termine deuxième de ma catégorie obtenant ainsi une qualification pour les championnats du monde au Canada le 7 septembre, date malheureusement incompatible avec mon métier d’enseignant.  Le plus mauvais souvenir, surtout pour mes proches, c’est le triathlon de Bilbao il y a trois ans. Dans une eau à 11°C, sous la pluie et dans le vent, j’ai dû abandonner lors de l’épreuve à vélo. Ma température corporelle était descendue à 29°C, et j’ai passé trois heures sous assistance médicale pour retrouver mes esprits !

Qu’est-ce qu’un Ironman ?

Le principe de l’Ironman est né en 1975. C’était un défi délirant, de militaires américains qui souhaitaient savoir qui des nageurs, des cyclistes ou des coureurs étaient les meilleurs. Ils ont donc décidé d’enchaîner les trois courses les plus éprouvantes disputées sur l’île : le Waikiki Roughwater Swim (3,85 km de natation), la course cycliste Around-Oahu (185 km à vélo) et le marathon d’Honolulu (42,195 km de course à pied). Un Ironman se compose donc de 3,8 km de natation, 180 km à vélo et de 42 km de course à pied pour une durée d’efforts de huit heures pour les meilleurs jusqu’à quinze ou seize heures pour les moins pressés… L’esprit originel de l’Ironman, c’est la confrontation à soi et non aux autres, la découverte des capacités insoupçonnées du corps au contraire du facteur limitant de l’esprit : c’est l’âme qui est une prison pour le corps parce que c’est toujours la tête qui décide d’abandonner ou de continuer.

Pouvez-vous nous parler de l’Ironman de Nice auquel vous allez participer le 5 juin ?

C’est une des courses qualificatives officielles pour l’Ironman d’Hawaii. A Nice, il y aura 40 « slots » (places qualificatives)  attribués pour Kailua-Kona dont probablement 7 dans ma catégorie d’âge (40-44 ans). Les places vont être chères car sur chaque Ironman, c’est entre 2000-3000 participants et les meilleurs triathlètes ont souvent entre 35 et 45 ans. Ils ont en effet l’expérience nécessaire pour ce genre d’épreuves longues distances qui nécessitent de la maturité physique et mentale. J’ai d’ailleurs déjà tenté à trois reprises l’Ironman de Nice et j’ai dû abandonner chaque fois sur blessure. J’ai par contre terminé l’Ironman de Barcelone en 2013 (101è sur 2500) avec une fin de course sur le marathon très difficile.

Comment vous préparez-vous pour cet Ironman ?

On ne peut pas être seul dans une telle aventure. Au quotidien il faut le soutien et l’attention des proches (femme et enfants). Par ailleurs, mes deux frères sont des coureurs de très bon niveau et il y a toujours eu de l’émulation entre nous, du soutien, et de la fierté pour nos résultats respectifs.  François est champion de France vétéran de marathon (2h22) ; Benoît, le plus jeune, a été sélectionné en équipe de France pour les championnats du monde de semi-marathon (1h04) et c’est lui qui se charge de mon entraînement en course à pied. En ce qui me concerne, le but premier est de finir, mais toute la préparation se fonde sur des objectifs chronométriques qui permettent de construire les durées et les allures des séances d’entraînement. La réussite dépendra de ma capacité à approcher le plus possible ces objectifs et la satisfaction viendra de tout ce chemin parcouru depuis janvier. Je veux aller au bout de ce que je peux faire réellement. Pour ce qui est de la préparation physique elle-même, après avoir fait le 25 octobre 2015 le trail des Templiers (77 km en 8h54), j’ai fait une pause. Puis j’ai mis en place un entraînement spécifique pour la préparation de cet Ironman à partir du mois de janvier. Il faut en effet environ six mois de préparation pour être « acteur » et non pas subir la course.

Une semaine type, en fonction des cours, des colles en prépa et des copies, c’est si possible trois séances dans chacune des trois disciplines. Je nage souvent entre midi et 14h et je profite des week-ends pour faire des séances plus longues. La moyenne est de 12 à 14h d’entraînement par semaine avec quelques pics à 17 ou 18h. A l’heure actuelle, je suis dans une période où le volume d’entraînement est important. J’ai même profité des vacances de Pâques pour aller faire le repérage du parcours, ce qui est très précieux pour gérer les efforts le jour de l’épreuve. Deux semaines environ avant la course, l’entraînement va baisser en intensité et en volume. C’est d’ailleurs dans cette période de relâchement, à la fois physique et mental, que surviennent les blessures. Il faut être très à l’écoute de son corps.

Que cherchez-vous dans cette pratique ?

De l’extérieur, tout ceci peut paraitre excessif et je ne nie pas qu’il y existe une forme d’addiction. Mais la quête de la souffrance physique et psychique a un véritable sens à mes yeux à condition de bien la comprendre. Très longtemps je n’ai pris aucun plaisir à m’entraîner et je pensais que la seule compensation était le résultat. Ce n’est qu’en débutant le triathlon que j’ai compris la satisfaction physique et intellectuelle qui accompagne la souffrance ressentie. Ce qui est intéressant, c’est quand on se met à l’épreuve de la souffrance et qu’on se rend compte qu’on arrive à la surmonter, qu’on peut la contrôler et même la dépasser grâce à un travail mental. Ce n’est pas la souffrance de la maladie, qui est subie. C’est une souffrance qu’on s’inflige volontairement, qu’on apprivoise au jour le jour. C’est justement ce qui m’a séduit dans la démarche de l’association « A chacun son Everest ! » : « s’appuyer sur la force du parallèle symbolique entre la difficulté de l’ascension d’un sommet et celle du chemin vers la guérison ». J’ai la chance, même si j’ai connu la souffrance subie suite à un grave accident de vélo, de choisir mon défi. Il peut paraître démesuré, mais il n’est pas plus grand que celui de ces enfants qui après avoir lutté pour rester en vie, surmontent concrètement leurs peurs et leur fatigue en escaladant un sommet.

Au mois de janvier nous avons lancé une collecte sur le site « alvarum.com », et nous avons déjà récolté presque 500€ en quelques semaines. L’objectif serait d’atteindre la somme de 1000€ le 30 juin. Il est très simple de faire un don : il suffit d’aller sur le site « alvarum.com », de taper mon nom et de suivre les instructions. L’intégralité des sommes est entièrement reversée à l’association. Il est également possible de suivre sur le site l’actualité de mes courses et de ma préparation. Le paiement est totalement sécurisé et tous les dons, même les plus modestes, sont bienvenus. J’ai aussi créé une page, « la collecte de Jean-Christophe Holzerny » sur Facebook.

Si vous voulez avoir de plus amples informations sur les missions de l’association, n’hésitez pas à aller visiter le site « A chacun son Everest ! ».

Léa Cazalas & Chloé Cazajous